Les animateurs de radio en Haïti sont-ils satisfaits de leur salaire?

Depuis quelques années les stations de radio poussent en Haïti comme des champignons. Sur la bande FM ou sur l'Internet, il y a une quantité énorme de stations de radio, ce qui donne automatiquement une grande quantité d'animateurs. Comment est le salaire de ces animateurs? En sont-ils satisfaits? Leur micro se sert-il à la formation, l'information ou la quête de quelques sous?

En général, les animateurs d'aujourd'hui se plaignent de leur traitement. Certains disent clairement qu'ils sont sur le fil du rasoir. Ce qu'ils montrent derrière leur micro n'a rien à voir avec la réalité qu'ils vivent au quotidien. Jadis, durant l'ère des animateurs comme Joe Dams, Ed Lozama, Félix Lamy ou encore Smoye Noisy il y avait un mythe dans ce métier. Les auditeurs ne connaissaient que leur voix. Mais aujourd'hui, avec la présence des réseaux sociaux, même le train-train quotidien des animateurs est connu du grand public.

Nous avons consulté beaucoup d'animateurs qui nous ont présenté de fond en comble leur situation financière dans ce métier. L'insatisfaction salariale était la toile de fond de presque toutes nos conversations.

Un salaire dérisoire pour les animateurs

Nous avons consulté 18 animateurs dans le cadre de notre travail: - 2 seuls avouent que ce métier leur est rentable, soit 11, 11%. - 6 reçoivent un salaire mensuel qu'ils considèrent presque tous comme << un frais >> , soit 33,33%. - 4 ne reçoivent rien comme salaire, soit 22,22%. -Il y a une autre catégorie d'animateurs qui reçoivent une modique somme par occasion, trois ou quatre fois par année. Ils sont au nombre de 6, soit 33, 33%.

Selon Woodnave Leroy de << Atonalez radio >>, il est un cas particulier dans ce secteur car il réussit sa vie grâce à l'animation et avait toujours de bons rapports avec ses patrons. Un autre animateur qui ne veut révéler son identité avoue qu'il reçoit un gentil salaire dans le média au sein duquel il travaille et qu'il a de très bonne relation avec son administration. Ce sont seulement ces deux animateurs qui nous décrivent leur satisfaction salariale.

Selon un animateur expérimenté très connu et qui côtoie au quotidien ses confrères, il peut compter sur les doigts de la main les animateurs dont le salaire est supérieur à 20 mille gourdes. Selon lui, le courant d'aujourd'hui les exige à être très vantards au micro, néanmoins, la majorité reçoit un salaire insignifiante. Selon ce même animateur, il connaît des confrères qui ont de grands problèmes familiaux en raison de leur maigre salaire.

<< À la radio où je travaille maintenant, je ne reçois qu'un frais qui ne peut nullement répondre aux besoins de ma famille [...], Puisque j'ai d'autres activités rentables, je n'exerce le métier d'animation que par amour >>, nous a confié Jean Dominique Beldor, l'animateur de Dominique Konpa Show sur la radio Solidarité.

Les patrons de médias pensent toujours que les animateurs font leur beurre avec leur micro. De ce fait, ils refusent de les payer normalement. Marc Onel, animateur de l'émission Haïti Ambiance tropicale sur Scoop FM n'a pas mâché ses mots, << Le traitement que subissent les animateurs est inadmissible. Les patrons nous donnent un salaire misérable et nous font des exigences énormes>>, dit-il. << La majorité des animateurs dépendent de quelques sponsors, des promoteurs et des artistes, entre autres. C'est pour cela que certains d'entre eux reçoivent toujours des pots-de-vin et n'ont aucun respect dans ce secteur >>.

L'animateur Elmetus Isaac plus connu sous le nom de << Huguens the boss >> nous a confirmé qu'il faisait partie du cercle fermé des 3 animateurs les mieux payés sur la bande FM lors de son passage pendant 10 ans à RFM, avec un salaire de 30 mille gourdes. C'était aussi son meilleur salaire pendant ses 24 ans de carrière à la radio. L'animateur a avoué qu'il a aussi connu des jours sans pain dans certains médias, << Ma première expérience à radio Phare et mon passage dans d'autres radios ont été très catastrophiques >>, déclare l'ex animateur de RFMGROOVE. << Je travaillais à la radio Phare tous les jours de 6h pm à 10h am pour un salaire mensuel de 1500 gourdes. J'étais une grosse vedette à Planèt Kreyòl, par contre je n'y avais aucun salaire >>.

Les animateurs méconnus sont les plus exploités

Les jeunes animateurs qui ne se font pas encore un nom dans le secteur sont tous unanimes que les patrons des médias ne les paient pas. Ils exploitent leur savoir-faire sans jamais les payer ni les encourager. << J'exerce ce métier depuis plus d'un an sans jamais recevoir aucun salaire. J'ai fait mes premières expériences à une radio de renom où il y a beaucoup de publicités. Malgré je me donnais corps et âme dans l'exercice de mon métier, ce n'étaient que des coups d'épée dans l'eau >>, a confié Mickelson Saint-Fort, actuel co-animateur de Nati-Groove sur la radio-télé Nativité Internationale.

D'autres jeunes animateurs qui fonctionnent dans l'anonymat critiquent l'attitude avare de quelques patrons de médias. Certains disent qu'ils font de lourdes dépenses afin de bien présenter leurs émissions et informer leur auditoire, en dépit de tout, ils n'ont jamais reçu une enveloppe.

Cette exploitation pousse Waldanot Pierre Jean à déposer temporairement son micro. << Le dernier média au sein duquel j'ai travaillé ne voulait pas me payer. Ses responsables voulaient que je fasse le bénévolat, alors que beaucoup de publicités se diffusaient dans ce média. De ce fait, j'ai dû partir et déposer temporairement mon micro >>, a-t-il expliqué.

Olfton Benoît (OB), un autre jeune animateur-présentateur qui a déjà travaillé dans 5 stations de radio mais n'a jamais reçu un salaire. Selon lui, il reçoit maintenant un frais dérisoire qui ne peut lui servir à rien. << Pour faire ce métier il ne faut jamais espérer un gentil salaire, il faut être tout simplement un passionné >>, a-t-il conclu.

Dans certaines villes de provinces, la situation des animateurs est plus catastrophique. La majorité n'a ni un salaire, ni des sponsors, ce n'est que la passion qui les guide. Certains laissent leur ville d'origine pour venir s'installer à Port-au-Prince pour recevoir quelques sous dans un média. C'est monnaie courante dans ce secteur.

Les artistes et les promoteurs fuient certains animateurs

Faire une entrevue avec un grand artiste ou un promoteur revient uniquement à un petit groupe d'animateurs. Soit les artistes ont leur clan, soit ils pensent que l'animateur voulant l'interview lui fera des demandes. Selon plusieurs animateurs de radio, ils connaissent des confrères qui ont l'habitude de solliciter de l'argent auprès des artistes et des promoteurs. Pour cette raison, ces derniers ne répondent pas à tous les appels, ni aux messages.

Certains nous ont fait savoir qu'ils ne peuvent aucunement recevoir des artistes de renom dans leur émission, même une entrevue dans un autre espace leur paraît impossible car ils ne font pas partie de ce petit clan. Vladimir Joanis, animateur à Radio Émancipation Fm veut rompre toutes ses relations professionnelles avec les artistes. << Je décide de ne plus appeler des artistes pour des entrevues >>, dit-il. << Il y a un animateur qui a appelé un artiste en ma présence pour une entrevue, sans hésitation l'artiste a accepté, par contre, ce même artiste ainsi que son attaché de presse m'ont refusé à maintes reprises pour une entrevue parce que je ne fais pas partie de leur clan >>, nous a-t-il confié.

Une kyrielle de jeunes animateurs critiquent cette mauvaise attitude de quelques artistes. Jean Dominique Beldor affirme que des artistes refusaient ses entrevues quand il était plus jeune et ne se taillait pas encore une place dans ce secteur. Aris Jean-Louis a aussi fait mention de ce problème que connaissent quelques animateurs. Le jeune Waldanot en est aussi une victime << J'ai contacté T-Joe Zenny pour une entrevue à mon émission pour laquelle il m'a répondu affirmativement. J'ai même annoncé à mes auditeurs que le chanteur de Kreyòl La serait mon invité >>, explique Waldanot. << Avant l'émission il ne m'a pas appelé, ce qui est pire, c'est sur un groupe Wathsapp où il y a beaucoup d'animateurs et d'artistes que j'apprends que l'artiste ne pourra plus venir à mon émission >>. Depuis après cette déception, Waldanot nous a dit qu'il annonce des artistes dans ses émissions si seulement ils sont déjà au studio.

Mickelson nous confie qu'il garde sur son téléphone une flopée de messages destinés aux artistes. Ils les lisent sans jamais faire une réponse. << Peut-être les artistes me mettent dans le même panier que certains de mes confrères ayant l'habitude de frapper à leur porte >> pense t-il.

Il est important de signaler que tous les animateurs consultés avouent qu'ils ont des rapports avec les artistes en connaissant leurs limites et tout en gardant leur éthique professionnelle.

Les risques de ce métier sont énormes.

Selon Leroy, animateur de radio depuis environ 20 ans, les animateurs courent des risques durant toute l'exercice de ce métier, << Les fans des groupes musicaux et certains musiciens traitent souvent les animateurs de tous les noms quand ils ne ne comprennent pas leurs travaux professionnels >>, a-t-il expliqué. Selon Marc Onel certains risques sont créés par les animateurs eux-mêmes, <<Derrière le micro ils font croire qu'ils mènent une vie de château, en réalité, c'est archi faux [...] Je connais des animateurs qui ont de grandes difficultés pour prendre un taxi ou un tap-tap car ils font claironner toujours leur richesse au micro >>.

Critiquer un groupe ou un artiste dans le micro est aussi un grand risque à courir selon une dizaine d'animateurs. Les <<soldats>> des groupes profèrent souvent des menaces à l'encontre des animateurs qui sont trop critiques.

Il y a quand même des avantages

Les animateurs admettent que les plus grands avantages que ce métier leur offre c'est la notoriété. Puisque tout le monde les connait et les écoute à la radio, ils jouissent de quelques privilèges. Certains animateurs laissent croire qu'ils obtiennent leur visa facilement grâce à ce métier. D'autres disent qu'ils ne font jamais la queue à la banque et dans les administrations publiques en raison de leur popularité.

Quant à Aris, la radio lui permet d'acquérir beaucoup de privilèges, << J'ai passé quatre ans à l'Université sans verser une gourde à cause de la Radio >>, a-t-il dit. << J'ai aidé cette université dans des publicités, en retour elle m'a offert une bourse complète, c'est l'un des plus grands avantages que ce métier m'a donné >> a déclaré l'actuel animateur de RFMGROOVE.

En définitive, la situation de la majorité des animateurs de radio est fort difficile selon leurs témoignages. Ils sont dans de beaux draps. Ils font feu de tout bois afin de satisfaire leur auditoire, mais ils ne sont pas bien rémunérés. Dans ce secteur ils ont affaire avec plusieurs entités qui ne les comprennent pas et ne les supportent pas. D'une part les patrons des médias leur offrent un salaire qui n'est pas proportionnel à leur tâche, d'autre part les promoteurs ne veulent pas les payer pour leurs travaux promotionnels. Certains ajoutent que les artistes n'affichent aucun respect à leur égard. D'autres font mention des sponsors qui ne répondent plus en raison des troubles politiques qui sévissent dans le pays. Même les auditeurs ou les internautes sont très exigeants envers eux.

Par Nazaire "Nazario" JOINVILLE

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