Le rapport « Member-Gigger » dans les groupes de musique Compas, une situation à penser et une plaie

Dans la musique haïtienne, en particulier le Compas direct, les musiciens des groupes ont de différents statuts. Certains sont des membres fondateurs et/ou propriétaires, d'autres ne sont ni l'un ni l'autre, mais sont très importants et influents dans leur groupe. Ces musiciens forment une catégorie qu'on appelle les "Members". Au fil du temps le concept "Gigger" fait son apparition dans les groupes de musique Compas. Les giggers sont des contractuels recevant une somme pour chaque prestation, autrement dit pour chaque "Gig". En fait, ils sont parfois des dépanneurs circonstanciels pour pallier à l’indisponibilité d’un membre ou tout simplement un contractuel qui prête ses services au groupe sans avoir une assurance de continuité.


Les giggers n'ont pas voix au chapitre dans les affaires administratives du groupe, et parfois même dans les productions musicales. Depuis quelques années le rapport member-gigger au sein des groupes musicaux donne à penser et à panser.


Chez nous les choses se font différemment. Même les groupes musicaux fonctionnent à l'image du pays. Dans toutes les industries musicales, les giggers existent. Mais les musiciens haïtiens ont leur propre façon malicieuse de les traiter ; ce qui engendre souvent des conflits internes aboutissant à des divorces car les giggers sont toujours frustrés.


La frustration des giggers ne se résume pas uniquement au cachet, mais du traitement en général. Un fait réel il y a quelques années de cela: un groupe musical allait donner une prestation dans le Sud du pays ; lors du voyage, tous les giggers étaient enfermés comme des sardines dans une seule voiture, par contre les deux musiciens-propriétaires étaient seuls dans une autre. Cette situation a mis de l'huile au feu au sein de ce groupe musical.


<< Je connais parfaitement bien la situation lamentable des giggers. Selon leurs explications à travers des interviews qu'ils m'accordent, je pense que la majorité d'entre eux ont des revenus très modestes dans leur formation musicale >>, nous raconte Aris Jean-Louis, animateur de l'émission RFM groove.


Animateur très respecté et membre de Mardi Alternative, Jean Robert Raymond AKA El Senor rapporte qu'il connait un grand nombre de giggers qui geignent des torts qu'ils subissent dans les groupes où ils évoluent. << Il existe 2 types de giggers : ceux qui sont stables dans un groupe et ceux qui sont libres et ne font partie d'aucun groupe. Ces deniers sont des dépanneurs et sont plus vulnérables. Certes, la situation des dépanneurs est plus chaotique mais les giggers en général se plaignent. Ceux qui sont stables dans leur groupe sont souvent réservés, mais quand leur situation se déprave ils montrent clairement leur mécontentement >>, a-t-il ajouté.


Aucun gigger n'est épargné de cette mauvaise posture


Certaines gens pensent que les giggers évoluant au sein des groupes qui sont au-devant de la scène sont bien rémunérés. C'est faux, archi faux. Au contraire ce sont eux qui sont toujours le dindon de la farce. Même quand le groupe fonctionne très bien d'un moment à un autre cela peut tourner au vinaigre. Aucun gigger n'est épargné face à l'attitude avare des propriétaires des groupes.


Kervin Gaippe AKA Bèl Kòd était insatisfait au sein de Klass et il est parti au moment où la bande à Richie était au toit de la musique haïtienne. Gazzman Pierre change de giggers comme des chemises au sein de son groupe dISIP. Après des albums à succès avec le groupe Djakout #1, Steeve Khé a dû laisser deux fois en raison de son insatisfaction. Plusieurs musiciens ont laissé le groupe T-Vice en bloc pour aller former Dat7, leur propre formation musicale. En fait, nous comprenons que la situation des giggers dans les grandes formations musicales est de loin plus chaotique.


Un gigger peut recevoir quelques sous de plus qu'un autre. Mais ce qui est certain, c’est qu’ils sont tous logés à la même enseigne. Les propriétaires des groupes les mènent tous avec le même bâton. Selon le témoignage d'un gigger qui veut garder l'anonymat : << Les mêmes problèmes se présentent dans tous les groupes musicaux que j'ai fréquentés. Puisque j'aime ce que je fais, je le fais avec joie ; mais le traitement m'est toujours inadmissible >>.


Un cachet de famine pour les giggers


Il est normal que le propriétaire du groupe reçoive un salaire plus élevé que les contractuels. Cela se produit dans toutes les entreprises. Par contre, dans le marché musical haïtien, la disparité entre le cachet des propriétaires de groupes et celui des giggers est extrêmement grande, et c'est là que le bât blesse.


Ce que les giggers reçoivent n'est qu'une somme insignifiante qui ne peut aucunement répondre à leurs besoins. Un gigger d'une grande formation musicale nous a avoué que ce qu'il reçoit comme cachet ne peut répondre même à 50% de son budget. Pour cela il se trouve toujours dans l'obligation d'avoir d'autres activités plus rentables parallèlement.



Il y a des giggers dans les grandes formations musicales qui reçoivent moins que $200 pour chaque gig. Cette somme peut varier dépendamment de l'activité. Pour les soirées spéciales ou celles qui se font en France ou aux Antilles certains giggers peuvent recevoir quelques dollars de plus. Ce qui est pire, il y a des giggers qui ont leurs revenus en gourdes, par contre le groupe dans lequel ils évoluent reçoit son cachet en dollars.


Lorsque Bèl Kòd (cité plus haut) a laissé le groupe Klass pour n'avoir reçu que $200 par gig, la bande à Richie était hors de prix sur le marché musical. Le travail de ce jeune Guitariste était tellement remarquable dans le groupe pendant 6 ans, dans son bal d'adieu le samedi 15 septembre 2018, une plaque d'honneur lui a été remise par Richie. Cependant, c'est un travail pour le salaire duquel Bèl Kòd n'était jamais satisfait.


Dans une entrevue accordée à Guy Wéwé en septembre 2018 après le départ de Bèl Kòd, Hervé Bastien, le manager de Klass a avoué qu'au sein du groupe les responsables ont fait un réajustement salarial une seule fois. Par contre, pendant cette longue période, de 2012 à 2018, Klass est l'un des groupes ayant le cachet le plus élevé selon certains promoteurs et celui ayant plus de contrats selon nos recherches.


Non seulement les giggers reçoivent un cachet de famine, certains propriétaires n'arrivent pas toujours à éponger leur dette envers eux. Le travail des giggers est très délicat, ils font danser et rire les fans pendant qu'ils sont frustrés eux-mêmes et ne peuvent pas faire danser et rire leur famille. Ce sont les propriétaires qui gagnent toujours les magots. Ils font leur miel au détriment de ces musiciens contractuels qui ont souvent la bourse plate. << Les grands groupes musicaux ont un cachet global avoisinant sept mille dollars. Cette somme peut être variée selon l'expérience et la crédibilité du promoteur, la zone ou selon l'activité pour laquelle ils font le déplacement. Après cette somme versée au groupe musical, le promoteur fera d'autres dépenses pour la sonorisation, la promotion, le night club... >>, confie Akinson Bélizaire (Zagalo) dans une petite entrevue qu'il nous a accordée le samedi 6 juin dernier.


Selon nos recherches, certains groupes musicaux reçoivent entre dix et quinze mille dollars et même plus pour des soirées spéciales comme des galas, graduations ou anniversaires. Lors de son gala du 7ème anniversaire le 2 août 2019 à NH El Rancho, le groupe Klass aurait exigé une somme de 15 mille dollars au promoteur.


Après avoir donné la somme dérisoire aux giggers, les propriétaires sortent avec une bourse remplie la plupart du temps. Il importe de signaler qu'il y a des groupes musicaux qui ont un seul musicien-propriétaire et tous les autres ne sont que des giggers. Le chômage oblige !


S'il y a des giggers qui ne cessent de froncer les sourcils et vider leur sac à la presse, d'autres acceptent de travailler très dur pour une bouchée de pain sans rien déclarer. Le chômage oblige ! Pour répéter un jeune musicien qui fait ses premières armes dans le Compas direct.


Les musiciens haïtiens ne sont pas exempts du chômage qui ronge les professionnels jusqu'aux os. Certains sont obligés de gâcher le métier en vue de leurs responsabilités familiales. << J'ai laissé plusieurs groupes car ils me payaient accidentellement. Le coût de la vie augmente, les 100 dollars que je recevais dans le dernier groupe pour chaque gig ne me servaient à rien. Toutefois, j'étais dans l'obligation d'accepter l'inacceptable car j'ai deux enfants, ma mère et ma femme qui sont sous mes responsabilités. Et ce métier est très exigeant : avec la maigre somme que je reçois, je dois toujours être tiré à quatre épingles pour attirer les fans >>, rapporte un musicien qui faisait office de gigger dans plusieurs grands groupes musicaux.


Certaines fois les linges sales se lavent en famille


Au sein de plusieurs grandes formations musicales les mésententes au sujet du cachet des musiciens sont réglées en privé. Pour le commun des mortels cela va à merveille ; par contre au fond il y a anguille sous roche. Selon une source personnelle du secteur musical, le groupe Vayb de Michael Guirand a évité un scandale, car "Ti Almando", son excellent gonguiste a décidé de partir en raison du salaire jugé dérisoire qu’il percevait. C'est Shedly Abraham qui a rapidement fait son intervention et lui a pris en charge pour qu'il n'ait pas tiré sa révérence.


D'autres musiciens laissent leurs groupes en évoquant des causes qui ne sont pas liées à l'insatisfaction salariale, mais en réalité c'est la principale cause de leur départ. Un gigger de longue expérience nous a dit dans le tuyau de l'oreille qu'il n'est jamais satisfait de son cachet, mais en tant que professionnel il traite ces dossiers avec les propriétaires du groupe. Il a même qualifié certains propriétaires de groupe comme des exploiteurs qui veulent mener une vie de château avec leur famille sans penser aux giggers qui ont aussi une famille à occuper.


Arly Larivière, un cas spécifique à cette affaire


Cette situation est monnaie courante au sein de la formation musicale Nu-look. Gazzman Couleur avec qui Arly a fondé le groupe n'en pouvait plus. Ederse Stanis dit Pipo qui a succédé à Gazzman n'a pas pu faire long feu au sein du groupe. Lors d'une interview accordée au média en ligne, Ilovekonpa.com le 21 décembre 2012, reportée par Haïti News 2000 le 23 décembre de la même année et Haïti Infos, Pipo a déclaré qu’il ne se sentait pas confortable au sein de Nu-Look, malgré ses efforts personnels. Il a ajouté que non seulement le Maestro Arly Larivière a toujours refusé de lui accorder son salaire, mais aussi il ne lui a jamais parlé depuis 6 mois dans le groupe.


Après ces deux excellentissimes chanteurs, d'autres musiciens se plaignent souvent du traitement qu'ils jugent inadmissible au sein de la bande à Arly. Fondateur, Maestro, Chanteur, Manager, Arly est connu de tous ses chapeaux à sa formation musicale et y est toujours l'objet de ces scandales. Récemment, après le bal virtuel qui a eu lieu le dimanche 10 mai où Nu-look a fait un tabac, un scandale aurait éclaté dans le groupe autour du cachet des giggers. Définitivement Arly est coutumier du fait !


Ces critiques à l'encontre du Maestro ne datent pas d'hier. En 2009 Arly était l’artiste haïtien dont la voiture aurait coûté l’équivalent d’un demi-million de dollars américains. Selon Luckner Désir, animateur à vision 2000 à l'époque, cette voiture était une « Bentley » 2009 de couleur bleue. À cette même époque l'interprète de la chanson "notre histoire" a acheté une maison de luxe dans un quartier huppé à Floride. Le hic de l'histoire ce n'est pas l'achat de la voiture, encore moins celui de la maison. Loin de là !


En 2009, cette même année où Arly à fait ces dépenses faramineuses, le mauvais traitement que le Maestro donnait aux musiciens se faisait l'écho. C'était aussi une année au cours de laquelle Gazzman, le co-fondateur du groupe Nu-look se plaignait. Des rumeurs faisaient état d'un divorce entre les deux compères qui sont ensemble depuis le milieu des années 90 au sein de D'zine. La finalité en tout cela, quelques mois après, le rapport entre les deux compères s'est éteint.


Quelles conséquences ?


La présence et l'insatisfaction des giggers ont un poids important sur la balance du marché musical qui n'est jamais équilibrée. Les groupes musicaux dépendent d'un seul ou de deux musiciens. Par exemple, même les fans inconditionnels de la formation musicale dISIP ne connaissent pas tous ses musiciens, ils ne connaissent que Gazzman, le chanteur. Le groupe dISIP semble devenir "Gazzman and friends" car les giggers n'y restent pas pour longtemps. Il en est de même pour d'autres formations musicales. L'insatisfaction des giggers les incite souvent à former leur propre formation musicale, ce qui n'est pas toujours une réussite. Dat7 en est un exemple flagrant.


Quant aux giggers qui sont des musiciens frustrés, ils sont comme des pigeons voyageurs. Durant toute leur carrière ils vivent sur le fil du rasoir et risquent d’être sur la paille dans leur vieillesse. Ils cherchent toujours le groupe où il fait bon vivre car la musique est leur gagne-pain, en réalité il ne fait bon vivre nulle part. Il existe des musiciens (giggers) qui fréquentent beaucoup de groupes musicaux mais sans être connus du grand public. Les mélomanes connaissent un noyau formé en majorité par des propriétaires de groupes qui maintiennent le statu quo.


Les musiciens haïtiens choisissent l'informel


Après 65 ans, il n’y a aucune association des musiciens du Compas direct. Si les chauffeurs, et les cireurs de bottes ont leurs syndicats pour défendre leurs intérêts, pourquoi pas les musiciens ? Ne pas choisir de créer une association c'est choisir de vivre dans l'informel. C'est choisir de fonctionner comme un panier de crabes. Ne pas choisir de créer l'association c'est choisir de faire fonctionner l'industrie musicale comme une petite boutique dont le propriétaire peut ouvrir ou fermer quand il veut. Les giggers sont d'une façon ou d'une autre responsable des torts qu'ils subissent. Ils pourraient aussi former une association afin d'exiger un meilleur traitement. Mais ce n'est pas le cas, ils préfèrent se plaindre à chaque instant. Ils choisissent de fonctionner dans l'informel et gagner leur croûte dans l'humiliation.


Nous ne sommes pas le premier à remarquer que le rapport member-gigger dans le marché musical haïtien donne à penser et que c'est une blessure à panser. Nous ne sommes pas le premier non plus à en tirer la sonnette d'alarme. Plus encore, nous ne sommes pas le premier à écouter les cris de quelques giggers qui subissent des torts dans leur groupe. Nous ne sommes pas le premier non plus à réclamer une industrie musicale structurée. Toutefois, nous souhaitons être le dernier. Voyons voir !



Nazaire "Nazario" JOINVILLE

nazairenazario89@yahoo.com

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